En 2024, grâce au financement de Gavi, Flowminder a conduit un audit genre dans les provinces du Kasaï-Oriental, Maniema, Mongala et Tshopo afin de comprendre les obstacles à la vaccination infantile, liés au genre et à l'exclusion sociale.

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Résumé exécutif

Contexte général

La République démocratique du Congo (RDC) figure parmi les pays où le nombre d'enfants zéro-dose (EZD) et sous vaccinés atteint des proportions très élevées. Les inégalités de genre et les disparités en matière de santé demeurent des barrières significatives qui contribuent à une couverture vaccinale faible des enfants congolais.

C’est dans ce contexte que Flowminder appuie le Programme élargi de vaccination (PEV), en qualité de partenaire technique du Fonds d'accélération de l'équité en matière de vaccination (FAE) de Gavi, l'Alliance du Vaccin. Cet accompagnement vise, entre autres, à renforcer l’intégration de la dimension de genre et d’inclusion sociale dans les interventions et les stratégies de vaccination infantile. Les interventions mises en œuvre dans le cadre du FAE ont pour objectif ultime de soutenir les efforts nationaux visant à réduire de 35% le nombre d'enfants zéro-dose dans le pays d'ici la fin de l'année 2025.

C’est dans cette optique que l’audit sur le genre et l’inclusion sociale a été mené de février à août 2024, avec une focalisation particulière sur les communautés mal desservies dans quatre provinces présentant les taux les plus élevés d'enfants zéro dose, à savoir la Tshopo, le Maniema, le Kasaï-Oriental, et la Mongala.

L'audit visait à identifier les barrières liées aux inégalités de genre et aux disparités de santé, tant au niveau de la demande que de l'offre, et à formuler des recommandations pour améliorer la couverture vaccinale des enfants congolais.

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Audit Genre COVER

Méthodologie

La méthodologie a combiné des approches quantitatives et qualitatives. Elle comprend une revue documentaire basée sur des sources secondaires, ainsi que des enquêtes primaires réalisées principalement auprès des communautés, des organisations de la société civile, et des prestataires de santé dans les quatre provinces ciblées. Par ailleurs, pour l’analyse des données de cet audit, un ensemble d’outils d’analyse de genre intersectionnels et d’inclusion sociale a été appliqué et adapté, notamment l'approche participative d’InterAction, l'échelle d'évaluation sexo-transformative de l'OMS et la matrice intersectionnelle de genre de l'UNICEF. Des sessions de validation ont été également organisées dans les communautés, ainsi que dans les services de santé ayant fait l’objet des enquêtes, afin de valider les résultats des analyses.

Niveau communautaire

Au niveau communautaire, 954 personnes ont participé, et les réponses de 875 ont été retenues (54% en milieu rural, 46% en milieu urbain), avec 43% de femmes et 57% d'hommes. L'échantillon comprenait des adolescents et adultes parents, ainsi que des acteurs clés de la communauté.

Niveau institutionnel

Au niveau institutionnel, 197 participants ont été interrogés par entretiens individuels et groupes de discussion, incluant des Médecins Chefs d’Antenne, Médecins Chefs de Zone, Chefs de Division, et 43 représentants d'organisations de la société civile.

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Résultats et implications

Les déterminants sociaux de la santé et la vaccination des enfants (niveau communautaire)

L'analyse des données, qui combine les résultats quantitatifs et qualitatifs, a mis en évidence l'influence de multiples facteurs socioculturels, économiques et environnementaux sur l'accès aux services de vaccination. L’impact de ces déterminants, bien que présents dans toutes les communautés étudiées, varie d'une province à l'autre. Les principaux déterminants identifiés comprennent notamment le lieu de résidence, la distance par rapport aux centres de santé, l’âge des parents, le niveau d’instruction, la profession, ainsi que la qualité des services de santé :

  • Lieu de résidence et la distance par rapport au centre de santé : La distance aux centres de santé est une barrière majeure, particulièrement en zones rurales (73% des réponses évoquant cet obstacle provenaient de participants ruraux).
  • Âge du parent/aidant principal : Les mères adolescentes (15-19 ans) rencontrent des obstacles supplémentaires tels que des discriminations et une connaissance du calendrier vaccinal inférieure (51%).
  • Niveau d'instruction et de connaissances : Une corrélation a été observée entre le niveau d'instruction et la connaissance des vaccins, avec des taux plus élevés chez les universitaires (96%) et plus bas chez les non-lettrés (68%).
  • Catégories socioprofessionnelles et contraintes financières : 36 % des participants ont déclaré que le manque de moyens financiers constituait une barrière à la vaccination de leurs enfants. Parmi les répondants qui ont indiqué ne pas avoir fait vacciner leurs enfants, on retrouve principalement des groupes à revenus  faibles ou instables: 32 % des agriculteurs, 31 % des personnes sans emploi et 23% des commerçants..
  • Services de santé : La qualité des services, incluant ruptures de stock, faible planification logistique, personnel insuffisant et problèmes de communication, est un obstacle critique.
  • Effets secondaires, croyances et rumeurs : 65% des participants ont cité les effets secondaires comme un obstacle. 20% ont mentionné la résistance culturelle ou religieuse. La méfiance et les fausses informations sont particulièrement marquées au Maniema.

L’intersection des inégalités de genre et la non/sous-vaccination

L’analyse intersectionnelle des normes, des rôles et des relations de genre a mis en lumière des disparités notables en matière de position sociale, de conditions de vie et de relations de pouvoir entre les femmes, les hommes, les filles et les garçons dans les provinces étudiées. Ces inégalités, qui influent l'accès auxservices de vaccination, sont définies à travers les domaines suivants 

  • Rôles et responsabilités : 75% des participants ont affirmé que les mères sont responsables d’emmener les enfants à la vaccination. Cette responsabilité s’exerce dans un contexte de contraintes multiples liées à leurs rôles traditionnels, telles que les tâches ménagères et le soin apporté aux autres membres de la famille. Les hommes se concentrent sur la prise de décision.
  • Accès et contrôle des ressources : Les femmes se trouvent souvent dans une situation économique vulnérable, ce qui réduit leur pouvoir de décision en matière de vaccination des enfants au sein de leurs ménages. Cette vulnérabilité se reflète, entre autres, dans le taux de chômage, qui atteint 23% chez les femmes, soit plus du double de celui observé chez les hommes (10%).
  • Croyances, normes culturelles et perceptions : Le pouvoir décisionnel en matière de la vaccination des enfants est majoritairement exercé par les hommes : 67% d’entre eux déclarent prendre les décisions de manière autonome, contre 38% des femmes. Cette répartition inégale du pouvoir au sein des ménages influence les choix relatifs à la vaccination.
  • Besoins et priorités : 84% des participants estiment la vaccination importante, mais 23% ne comprennent que partiellement les messages de sensibilisation et 11% ne les comprennent pas du tout. Les relais communautaires (69%) et les centres de santé (16%) sont les principales sources d'information.
  • Institutions, lois et politiques : Des différences ont été notées dans les interactions des prestataires de santé avec les parents selon leur genre, et certaines catégories de la population, telles que celles marginalisées, rencontrent des obstacles pour faire entendre leur voix.

Sensibilité genre du Programme élargi de vaccination (PEV) et du Ministère de la Santé Publique, Hygiène et Prévoyance Sociale (MSPHPS)

La deuxième dimension de cet audit porte sur les institutions responsables de la prestation des services de vaccination, notamment le Programme Élargi de Vaccination (PEV), le Ministère de la Santé Publique, Hygiène et Prévoyance Sociale (MSPHPS), ainsi que leurs partenaires, y compris les organisations de la société civile (OSC). Bien que des efforts soient entrepris par le PEV et le MSPHPS pour fournir des interventions de vaccination équitables et inclusives, les résultats de l’audit indiquent que certains défis structurels et opérationnels subsistent, et méritent une attention particulière afin de renforcer l’équité dans l’accès aux services de vaccination.

  • Faible connaissance des politiques de genre : 54% du personnel du MSPHPS/PEV et 37% des agents des OSC signalent l'absence d'un cadre stratégique formel sur l'égalité de genre.
  • Limitations dans l'intégration de l'égalité de genre dans la gestion des ressources humaines et la gouvernance : Forte disparité dans la représentation des femmes aux postes décisionnels (69% des femmes sont au niveau opérationnel, 5% en gestion). Près de la moitié des prestataires de santé (49%) indiquent que la dimension de genre n'est pas intégrée dans les descriptions de poste ni dans les critères d'évaluation.
  • Insuffisance des ressources financières : 63% du personnel estime qu'il n'y a pas de budget suffisant alloué aux considérations de genre et d'inclusion sociale.
  • Gestion des ressources humaines peu sensible au genre : Seuls 29% des prestataires de santé estiment que le personnel du PEV a les compétences adéquates pour intégrer les dimensions de genre.
  • Utilisation limitée des données désagrégées : Seulement 32% des prestataires de santé interrogés déclarent que les systèmes de suivi et d'évaluation intègrent systématiquement des données désagrégées par sexe, genre et âge.
  • Culture organisationnelle encore peu sensible au genre et à l'inclusion : Seuls 19% des membres du personnel interrogés considèrent que l'environnement de travail s'est amélioré pour les personnes marginalisées, et 30% estiment que ces enjeux sont discutés ouvertement.

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Recommandations

Les recommandations présentées ci-après proposent des actions concrètes et coordonnées pour relever les défis identifiés par l’audit. Elles couvrent à la fois des mesures opérationnelles et stratégiques, incluant le renforcement des capacités du personnel de santé, l’amélioration de l’information et de la sensibilisation communautaire, ainsi que l’intégration systématique des approches de genre et d’inclusion sociale dans les politiques et programmes de vaccination. La mise en œuvre de ces différentes recommandations, y compris celles formulées au niveau communautaire, requiert l’implication des prestataires de santé ainsi que l’appui et l’endorsement des institutions et autorités sanitaires et communautaires afin d’en garantir l’efficacité et d’assurer la pérennisation des approches adoptées.

Aux niveaux des communautés (à réaliser dans les communautés afin d’améliorer la demande)

  • Messages adaptés: Développer des stratégies de communication et de sensibilisation adaptées aux besoins spécifiques des parents, tels que les mères adolescentes et les jeunes mères, afin d'augmenter leur compréhension des bienfaits de la vaccination.
  • Horaires flexibles: Rapprocher les séances de vaccination des lieux de travail des femmes et des familles agricoles et commerciales, ou les programmer à des heures plus convenables pour les parents, particulièrement les mères.
  • Stratégies éducatives: Intégrer des stratégies éducatives sur la vaccination au sein des groupements de femmes et d’hommes.
  • Engagement des hommes: Promouvoir des approches qui encouragent et valorisent le rôle des hommes dans les soins de santé familiaux, y compris leur implication active dans la vaccination des enfants et le soutien aux décisions en matière de santé.
  • Capacités des prestataires communautaires: Renforcer les compétences des vaccinateurs et des relais communautaires par des formations et des incitations financières.
  • Plaidoyer auprès des leaders communautaires et religieux: Sensibiliser les leaders religieux et communautaires des zones réfractaires pour une meilleure acceptation de la vaccination infantile.
  • Réseaux féminins: Utiliser les associations formelles et informelles des femmes pour les sensibiliser sur l'importance de la vaccination des enfants.
  • Impliquer les hommes, les femmes et les couples dans la sensibilisation à la vaccination infantile, tout en diffusant des messages sur les bienfaits des vaccins pour les individus et les familles, afin de promouvoir une meilleure santé et un bien-être accru pour l'ensemble de la famille et de la communauté.
  • Autonomisation économique des femmes: Soutenir l'autonomisation économique des femmes pour lever, entre autres, les obstacles économiques à la vaccination des enfants.
  • Renforcement des services de proximité: Multiplier les postes de santé, augmenter le nombre de prestataires de santé et de relais communautaires avec les ressources financières et techniques adéquates à leur disposition, et intensifier les séances de vaccination en stratégie avancée et mobile, particulièrement dans les zones rurales.

Au niveau institutionnel (MSPHPS/PEV) (à réaliser dans les institutions sanitaires afin d'améliorer l’offre pour renforcer la demande)

  • Stratégie d'intégration du genre: Développer une stratégie d'intégration des approches inclusives et sensibles au genre dans les interventions de vaccination et dans l'environnement de travail, avec des ressources humaines et financières adéquates.
  • Élaborer un plan d’action, des indicateurs de performance et allouer des ressources humaines et financières qui sont adéquates, soutenus par les bailleurs de fonds et partenaires pour assurer l’intégration des approches sensibles au genre et inclusives.
  • Recrutement équitable: Exiger que les dimensions de genre soient explicitement prises en compte dans le recrutement et l’évaluation des compétences en matière d'équité en santé.
  • Parité dans les services de santé: Adopter des actions pour améliorer la parité hommes-femmes parmi les prestataires de santé à tous les niveaux.
  • Renforcement des capacités: Promouvoir la formation en continu du personnel sur les approches sensibles au genre, aux droits humains et à l'inclusion sociale, y compris faire de l'intégration des analyses de genre et d’inclusion un outil essentiel dans toutes les interventions de vaccination.

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Auteurs et contributions

Présenté par la Fondation Flowminder

Auteurs

Marie-Katherine Waller (Flowminder Foundation), Claire Mulanga Tshidibi (Flowminder Foundation), Apphia Yuma (Flowminder Foundation)

Contributions

Sophie Delaporte (Flowminder Foundation), Marie-Thérèse Tebandimeni (Flowminder Foundation) Jean-Claude Mutombo (Flowminder Foundation), Joseph Likwaki (Flowminder Foundation), Josué Mupenda (Flowminder Foundation), Parias Mukeba (Flowminder Foundation) Guillemette Rident (Flowminder Foundation), André Beya (Flowminder Foundation), Emilia Ntumba (Cellule Sectorielle Genre, Ministère de la Santé Publique, Hygiène et Prévoyance Sociale), Nadine Kaswa (Programme Elargi de Vaccination).

Remerciements

Au terme de ce processus d’audit de genre et d’inclusion sociale mené dans les provinces du Kasaï Oriental, du Maniema, de la Mongala et de la Tshopo, nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à l’ensemble des organisations, des personnes ressources ainsi qu’aux communautés qui y ont activement contribué.

Nous remercions particulièrement les autorités du Programme élargi de vaccination (PEV) et du Ministère de la Santé Publique, Hygiène et Prévoyance Sociale, les membres des Organisations de la Société Civile (OSC), les leaders d’opinion, les hommes, les femmes, les adolescent.es, les Relais communautaires (RECOs), Comité de Développement de l'Aire de Santé (CODESA), les consultants, et les assistants de recherche pour leur implication et l’appropriation dans la production de ce document.

Cette étude n’aurait pas été réalisée sans l’assistance financière de Gavi, l'Alliance du Vaccin, sous le programme des Fonds d'accélération de l'équité (FAE) en matière de vaccination.

Que les représentants des institutions publiques provinciales et nationales, de la société civile et des organisations à base communautaire qui se sont fortement impliqués dans le processus à toutes les étapes et l’ont enrichi de leurs expériences, trouvent dans ce document, le fruit du travail accompli ensemble, la matérialisation des efforts de tous pour améliorer les services de vaccination et de surmonter les barrières liées au genre et aux conditions socioculturelles et économiques qui contribuent aux taux importants d’enfants zéro dose et sous vaccinés aux niveaux des ménages et des communautés dans la République démocratique du Congo (RDC).

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